Classé dans : Danse, Théâtre | Mots-clefs: Agora de la danse, Alzheimer, Dulcinée Langfelder, Victoria
Est-ce que j’ai assez de mots pour vous inciter à aller voir Victoria à l’Agora de la danse, du 4 au 7 novembre? La pièce fête ses 10 ans; je l’ai vue il y a déjà 10 ans moi-même. À l’époque, j’étais au secondaire, j’ai eu la chance de faire un stage en danse contemporaine à l’Agora de la danse pendant la semaine de relâche. Nous avons eu la suprême chance de faire des ateliers avec des gens de la trempe d’Harold Rhéaume, Emmanuel Jouthe et Dulcinée Langfelder, dont je suis tombée amoureuse. Dulcinée est une artiste multidisciplinaire, elle mime, elle joue, elle danse… Victoria était présentée à l’Agora cette semaine-là, et j’avais gratté tous mes fonds de tiroirs pour pouvoir y assister, avec ma meilleure amie Sonia. Pour nous, c’était une grande sortie, et ce fut une soirée inoubliable. Je suis si émue de pouvoir retourner voir cette pièce!
Mélangeant danse, théâtre, Victoria raconte l’histoire d’une femme âgée, atteinte de la maladie d’Alzheimer, et de son préposé immigrant. Touchante mais néanmoins drôle, c’est un spectacle qui favorise la réflexion sans tomber dans le misérabilisme. C’est empreint de poésie… J’ai tellement hâte de la revoir. Chaque représentation sera suivie d’une discussion avec des gens du milieu de la santé, etc. Il s’agit d’arrêter de se mettre la tête dans le sable; nous aussi, nous passerons par là, un jour. Dans quel monde souhaitons-nous finir nos jours?
(Mon Dieu, j’ai le ton solennel à matin… Mais au-delà du propos, Victoria demeure une représentation artistique majeure, une quête de nouvelles formes d’expression post-langagières. Que se passe-t-il lorsqu’on perd la mémoire, nos repères, et donc la langue?)

Classé dans : Critique, Théâtre | Mots-clefs: Gauvreau, La charge de l'orignal épormyable

Photo Yves Renaud, source: voir.ca
J’étais trop excitée quand on m’a proposé d’aller voir La charge de l’orignal épormyable au TNM. C’est que, comme tous les poètes j’imagine, je suis tombée dans Claude Gauvreau au cégep et j’aurais aimé ne plus en ressortir. Moi qui ai toujours de la difficulté à trouver « ce que je veux dire », je trouvais merveilleux de ne pas avoir à me poser de questions et d’écrire des sons, tout simplement.
Bon, c’était effectivement assez grossièrement simplifier sa démarche, mais n’empêche que Gauvreau, tant décrié de son vivant et idolâtré aujourd’hui (au point que c’en est presque hypocrite) reste un personnage marginal et fascinant du monde littéraire québécois. Il fallait entendre le témoignage de Jean-Pierre Masse, co-réalisateur avec Jean-Claude Labrecque de La nuit de la poésie 1970, dire que, Gauvreau n’ayant jamais été ovationné ni même applaudi auparavant, il avait fallu aller le chercher backstage car il ne pensait pas que le public en délire l’acclamait, lui. Il fallait entendre M. Masse, il parlait de l’émotion et du désarroi de Gauvreau, c’en était poignant et donnait le goût de pleurer.
J’ai vu l’adaptation de L’asile de la pureté en 2004, toujours au TNM, une mise en scène de Lorraine Pintal qui mettait en vedette l’incroyable Marc Béland. Évidemment, voilà presque 5 ans de cela, je ne peux vous transmettre mes impressions du moment, mais je peux vous dire que j’ai été marquée par l’interprétation de Béland, qui dévoilait tant de fragilité tout en étant ouvertement dément, et par l’utilisation ingénieuse de la scénographie qui permettait à des spectateurs d’occuper des chaises sur scène, d’investir l’asile de la pureté.
La charge de l’orignal épormyable, un classique bien que le mot « épormyable » demeure inconnu du logiciel Word, est cette fois défendue par François Papineau, un acteur solide que j’ai beaucoup apprécié dans Papa à la chasse aux lagopèdes, le dernier Robert Morin très old school (R. Morin + une caméra + un cadre fixe). Et, vraiment, il fallait de la force pour endosser le rôle du poète non publié (impubliable?) Mycroft Mixeudeim. De la force morale, entre autres. Je ne crois pas avoir entendu autant de décibels produits par des corps humains de ma vie (même au show de Metallica). Pour ceux qui ne connaissent pas le texte de Gauvreau, ou comme moi l’ont lu mais un peu oublié : l’intrigue tourne autour du poète qui se croit fou. C’est que ses amis bien-pensants, « qui ne lui veulent que du bien », le tiennent en vase clos et mènent sur lui des expériences psychologiques éprouvantes et confondantes qui les poussent à poser les diagnostics les plus farfelus sur son état. Une de ces mises à l’épreuve consiste à faire crier les jeunes femmes pour que Mycroft, convaincu qu’elles sont en péril, défonce les portes à coup de tête comme un « orignal épormyable » pour les sauver. Et ensuite à le persuader que ces cris n’étaient que le fruit de son imagination. Le désarroi de Mycroft prend des proportions elles-mêmes épormyables jusqu’à une issue fatale.
Il fallait donc les entendre crier, hurler, et aussi vociférer le texte de Gauvreau, traité ici comme un mélodrame. L’ensemble apparaissait surjoué, mais c’était là un choix artistique. Un salut donc à François Papineau qui porte la pièce sur ses épaules (ou plutôt sur sa tête), dans un rôle extrêmement exigeant physiquement d’une part, et qui demande aussi d’apprendre de très longues tirades litaniques, parfois en exploréen. Chapeau aussi à Didier Lucien qui, malgré sa petite taille, possède une stature et une prestance qui font de lui un sadique redoutable qui viendra tout faire basculer.
Le texte de Gauvreau comporte donc une violence explicite, violence psychologique d’abord qui se concrétise peu à peu pour verser dans la torture et le meurtre. Il n’est pas rare qu’on entende aujourd’hui que plus rien ne choque, qu’on a déjà tout vu; hors c’est faux. Lorsque la violence dépeinte n’est pas assenée à coups de fusil ou à coups de poing entre deux hommes, ou en scène de violence conjugale, lorsque cette violence n’est pas logique et déjà présente dans notre univers culturel, elle est dure à accepter. Tous les cris, je le répète, pouvaient devenir très agressants et j’ai remarqué beaucoup de malaise chez les spectateurs autour de moi, surtout lorsque Letasse-Cromagnon, le personnage de Didier Lucien, est entré en scène. Plusieurs sont sortis avant la fin. Et pourtant, c’est vrai qu’on a déjà vu pire, même au théâtre; seulement, l’univers de Gauvreau reste encore aussi choquant qu’il l’était dans les années soixante.
Le Théâtre du Nouveau Monde est une institution paradoxale en soi : d’un côté les décors majestueux, imposants, qui témoignent d’importants moyens; la bonne place accordée aux classiques, toujours un Molière ou un Shakespeare par saison, des valeurs sûres; un look « résolument contemporain » avec le petit resto fancy où « on mange de la quiche à 15$ la pointe », dixit Geneviève G-R. De l’autre, la volonté de garder le contact avec l’esprit innovateur et frondeur qui l’a habité depuis ses tout débuts, dans le sous-sol du Gésù, quand Les fées ont soif de Denise Boucher et Les oranges sont vertes de Gauvreau déchaînaient les passions et incendiaient les médias. Or le public du TNM, celui qui peut se payer les billets qui permettent les décors majestueux, celui qui s’abonne pour voir La mégère apprivoisée (contre quoi je n’ai rien du tout), il n’a peut-être pas envie de se faire crier par la tête et de se faire réciter des poèmes « incompréhensibles » en syllabes inconnues. Le genre de public qui tousse toujours (raison pour laquelle ma mère préfère aller au théâtre chez Denise-Pelletier plutôt que chez Duceppe; elle trouve que « les petits vieux toussent trop ») et qui ronfle presque. Et qui soupire et qui se plaint. Mais qui rit. Ça oui, il rit dès qu’il en a l’occasion.
J’ai lu un critique (je pense que c’était dans Le Voir, mais je ne suis plus certaine) qui trouvait justement ironique de porter le message de Gauvreau, celui de défoncer les portes des institutions et de s’affranchir de l’entourage bien-pensant, justement au TNM, théâtre qui produit des spectacles souvent très bons, mais qui demeure quand même un haut-lieu de l’institutionnalisation. Jouer Gauvreau avec des petits souliers années 20 super fashion, c’est quand même un peu contradictoire. Ce qui n’enlève rien au travail des comédiens.
Outre l’histoire du défonçage de portes, la fin m’a laissée songeuse; on y pose une épineuse question : que faire avec le cadavre du poète? On réussit à le faire taire, mais son corps nous reste toujours dans les bras. Solution du TNM : on le pend au bout d’une chaîne et on le hisse au plafond sous le feu des projecteurs.
Dépouille encombrante. Alléluiah.
Classé dans : Critique, Théâtre | Mots-clefs: Le vrai monde, Michel Tremblay
Critique de la pièce Le vrai monde, de Michel Tremblay
Publié dans Main Blanche, printemps 2008
Aller voir une pièce de Michel Tremblay, c’est un peu comme regarder un film d’Hitchcock; même s’il y en a de moins réussis, il arrive toujours un plan, une scène, un petit morceau de bravoure qui vient racheter le tout. Et Le vrai monde? est loin d’être un texte sans intérêt, un jalon mineur dans une œuvre. L’auteur se consacre ici à l’un de ses thèmes de prédilection, la famille, cette fois présentée à travers les yeux d’un artiste.
Claude est un écrivain à la fois source d’intrigue, de fierté et d’intolérance pour ses parents. Pour la première fois, il consent à leur montrer un de ses écrits, une pièce qui sera bientôt montée devant public et mettant en scène une famille étrangement semblable à la leur… Se dresse ici un intéressant questionnement sur le rapport réalité-fiction qui ne peut manquer d’ébranler quiconque s’intéresse à la création. Qu’a-t-on le droit de dire? Comment le dire? Et si notre vision des choses n’était pas vraisemblable? Aurait-elle tout de même droit d’être citée?
Texte d’une qualité dramatique indéniable, Le vrai monde? a tout d’une valeur sûre qu’on peut adapter sans perdre trop de plumes. Et la compagnie Duceppe semble privilégier fortement les valeurs sûres. La mise en scène ne s’attelle qu’à servir le texte plutôt qu’à l’interpréter. Les costumes et le décor reflètent les années 50 avec goût, et l’ensemble est dominé par une très jolie teinte verte. Mais tout ceci ne possède d’autre fonction que d’accroître le réalisme de la pièce. Aucun risque n’est pris. Les acteurs auraient tout aussi bien pu évoluer sur une scène vide. Sauf à un moment.
Le coup de théâtre. Là où la tension atteint son paroxysme, où les spectateurs retiennent leur souffle devant la désintégration qui se déroule sous leurs yeux. Alors, le décor s’effondre. Le rideau qui servait d’arrière-plan tombe, dévoilant des rangées de spots lumineux éclairant crûment la scène. Un projecteur dégringole même du plafond, pendillant à un câble. L’effet dramatique est saisissant; avec la débâcle du décor trop bien rangé, la fiction fait brusquement irruption dans la réalité. La lumière se fait sur les personnages, sur leurs défauts, sur leur mesquinerie. Enfin! La mise en scène s’est décidée à donner corps au récit. Hélas, ce n’était qu’une étincelle. Tout le potentiel créé par cet ingénieux mécanisme n’était voué qu’à l’effet de surprise et est autrement demeuré inutilisé.
Le seul thème réellement exploité par la mise en scène est celui du double (chaque personnage de la famille a un double dans la pièce. Claude est le seul personnage « unidimensionnel »). Alors que se déroulent dialogues et monologues, les autres comédiens, muets, postés aux quatre coins de la scène, les yeux fixés droit devant, troublent et sont mille fois plus expressifs que le moindre élément de décor. Dans les rôles de la mère réelle et de la mère fictive, Marie-France Lambert et Josée Deschênes exploitent avec brio leur fibre tragédienne. Normand D’Amour réussit à être attachant en homme « courailleux », menteur à ses heures qui tente de se donner du prestige par son humour gras et sa réussite en tant que vendeur itinérant. Des interprétations solides, mais encore une fois très classiques et confortables. Dans la peau de Claude, Benoît McGinnis tire moins bien son épingle du jeu. Constamment au bord de la crise de nerfs, l’acteur s’époumone sans arrêt, enlevant toute épaisseur et nuance à son personnage. L’insupportable intensité de la musique, beaucoup trop forte et présente, vient alourdir encore plus son jeu et l’atmosphère tendue de la pièce.
En somme, Le vrai monde? telle que présentée chez Duceppe est une pièce conventionnelle, sans grande surprise autre que celles ménagées par le texte, oscillant entre le trop et le trop peu. Une adaptation légèrement plus audacieuse, plus de retenue dans l’interprétation des comédiens et l’utilisation de la musique auraient donné plus d’équilibre à la production, mettant ainsi en valeur les dialogues de M. Tremblay.
La pièce Le vrai monde? a été présentée au Théâtre Jean-Duceppe de la Place des Arts du 31 octobre au 8 décembre 2007. Texte de Michel Tremblay. Mise en scène de René Richard Cyr. Interprètes : Benoît McGinnis, Marie-France Lambert, Normand D’Amour, Émilie Bibeau, Josée Deschênes, Bernard Fortin, Milène Leclerc.