Autobiographie filmique

Publié: 10 décembre 2008 dans Cinéma
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Texas, 1973.  Naissance de Jonathan Caouette, fils de Renee LeBlanc et d’un père déjà reparti au New Hampshire.  Dès l’âge de onze ans, le petit garçon a une caméra vidéo à la main et filme tout ce qui a lieu autour de lui.  Le film Tarnation, complété en 2003, retrace sa vie entière à travers sa relation à sa mère, atteinte d’une sévère maladie mentale.

Le procédé narratif en tant que tel relève d’une structure classique : le film commence en 2003, dans un moment de crise, alors que Renee est hospitalisée suite à une overdose de lithium.  Puis, par un retour en arrière, on apprend son histoire : à l’âge de douze ans, un accident la laisse paralysée pendant six mois, à la suite de quoi ses parents lui feront administrer des années de traitements d’électrochocs.  On  nous dit qu’elle fut traitée dans plus d’une centaine d’hôpitaux psychiatriques depuis ; toutefois, son dossier indique qu’au départ, elle ne souffrait d’aucun problème en particulier.  Ceci est en quelque sorte un préambule au récit de l’existence de Jonathan, que nous découvrirons chronologiquement, jusqu’à ce que la boucle soit bouclée et que l’on apprenne l’issue de l’intoxication au lithium.

En cette ère de reality shows, on peut se demander quel intérêt présente les tribulations d’un illustre inconnu et de sa famille dysfonctionnelle.  Heureusement, le résultat dépasse l’anecdotique, en grande partie grâce à un travail visuel de tous les instants.  L’ensemble correspond à un collage de photographies, de films Super-8, d’extraits de films et d’émissions télévisuelles qui ont marqué Jonathan, d’enregistrements vocaux et de messages de répondeur, ainsi que de petits exercices de fiction réalisés durant son adolescence.  Le montage saccadé crée un rythme soutenu, et l’utilisation de nombreuses métaphores visuelles soulignant l’isolement et le désespoir, comme cette femme aux longs cheveux foncés frappant sur une vitre baignée de pluie, donne une dimension plus universelle à un récit au départ très personnel.

La primauté de l’image est ici patente ; nulle narration en voix-off ne vient expliquer le propos.  L’histoire est racontée par écrits surimposés à même les différents plans.  Ce texte est lui-même visuellement découpé, monté, de manière à créer des effets de surprise ou d’ironie.  De plus, toutes les prises de vue, les montages photographiques en particulier, sont étudiées et étoffées par une multitude d’effets, comme le ralenti, l’accéléré, le fondu enchaîné, la multiplication d’une même image dans un seul cadre, ou la saturation lumineuse.  À un point tel où on se demande parfois si cette œuvre ne quitte pas le domaine du documentaire pour entrer dans celui du film d’art.  Pour le spectateur, c’est une expérience esthétique garantie dans un univers fortement marqué par le psychédélisme.

Cela reste un film néanmoins touchant, où la mère sert de prisme pour appréhender le personnage principal.  L’ensemble des archives ne renvoie pas à une vulgaire représentation narcissique, mais bien à une quête d’identité qui pose les questions de l’hérédité, de l’inné et de l’acquis.  Pourquoi Jonathan connaît-il aussi des problèmes, bien que Renee n’ait jamais souffert de troubles mentaux avant les électrochocs ?  Le film est d’une honnêteté presque brutale, alors qu’est présentée sa première rencontre avec son père, à trente ans, et la réaction des membres de la famille qui refusent d’admettre leur part de responsabilité dans la tragédie.

Une réussite formelle, oui ; mais surtout une œuvre qui dépasse le pathétique de son propos pour établir une véritable réflexion.  Un des films les plus mobilisateurs que j’ai vu cette année ; à mon humble avis, du grand cinéma.


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