Les mains de Gould

Publié: 10 décembre 2008 dans Musique
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Critique de l’hommage à Glenn Gould donné par l’Orchestre métropolitain

Publié dans Main Blanche, printemps 2008

L’hommage à un artiste, de surcroît à un musicien, suppose habituellement une sélection de ses œuvres les plus marquantes, dont on offre une réinterprétation inédite dans le but de souligner l’importance d’une contribution qui apparaît impérissable. Dans un cas comme celui de Glenn Gould, l’entreprise est risquée. C’est que celui-ci n’a pas véritablement marqué la musique par son travail de compositeur, mais plutôt en tant qu’interprète. Son enregistrement du Clavier bien tempéré, de Bach, figure même sur le Voyager Golden Record, un disque lancé dans l’espace comme témoignage de la culture terrestre. Ce n’est donc pas à une nouvelle lecture de son travail de création que l’Orchestre métropolitain nous convie, mais bien à une imitation, à une reproduction de ses arrangements et de son jeu. L’entreprise apparaît des plus précaires, en particulier si on songe que Gould lui-même a renoncé à la vie de concertiste, au plus grand étonnement d’une machine médiatique qui l’avait porté aux nues. Pour lui, la musique, ce n’était pas la scène, ce n’était pas la représentation.

Heureusement, on ne fréquente plus les concerts en queue-de-pie, et le mot d’ordre de l’Orchestre métropolitain semble être le refus de tout cérémonial guindé. Loin de se contenter de serrer la main du premier violon, le chef d’orchestre Yannick Nézet-Séguin offre une petite tape sur l’épaule par ci, une étreinte par là. L’ambiance est des plus conviviales, les musiciens sont détendus, discutent sur leurs chaises pendant l’entracte et sont loin du cliché des virtuoses maltraités par leur directeur amer et sadique. Nézet-Séguin est d’ailleurs en passe de devenir une véritable vedette. En raison de son jeune âge, il a su gagner la faveur du grand public, qui voit en lui un jeune homme sympathique et passionné. Ce qu’il est; du moins, voilà ce qu’il projette sur scène. C’est avec un enthousiasme débordant qu’il dirige l’orchestre. Son visage est mobile, expressif, et son énergie, communicative. Si bien qu’on a parfois l’impression d’être face à un petit garçon qui s’amuse. Son travail est toutefois empreint d’une grande rigueur. L’effort est louable en ce sens qu’il tente d’outrepasser une réserve que Gould a toujours eue envers la scène : cette distance infranchissable qui sépare la musique et le public.

C’est également avec le sourire que Nézet-Séguin intervient pour présenter les pièces exécutées lors du concert. De Bach, un des compositeurs fétiches de Gould, il a retenu le Concerto pour clavecin et cordes en ré mineur (version pour piano) au lieu des Variations Goldberg, que Gould a enregistré quatre fois et qui demeure l’une de ces pièces les plus populaires. Ce choix s’explique par la volonté de mettre le travail d’ensemble de l’orchestre de l’avant et de ne pas réduire l’œuvre de Gould à ses seules interprétations pianistiques. Wagner, Mendelssohn et Beethoven sont également à l’honneur. Il est d’ailleurs tout à fait charmant et de bon ton de voir Nézet-Séguin s’étendre sur le côté rebelle de Beethoven et sur l’atypisme de son Concerto pour piano n° 2, où cette forme, à peu près aussi figée que celle du sonnet, est réinventée. On sait à quel point on aime les têtes fortes une fois qu’elles nous ont quittés, et Nézet-Séguin semblait nous dire : « Vous voyez, le classique, ce n’est pas si stuck up que ça. » Selon ses dires, Gould se sentait peu d’affinités avec Beethoven, mais revenait toujours à ce concerto qu’il aurait particulièrement affectionné.

S’il est impossible de ne pas avoir au moins un bras du chef d’orchestre dans son champ de vision, Sonny Wong, le jeune pianiste à qui incombe la lourde tâche de faire revivre Gould, est presque transparent. Interprète de renommée internationale, couvert de prix, de médailles et de bourses, il se fait discret et laisse parler le piano. Du balcon, il est fascinant d’observer ses mains. Tout comme Nézet-Séguin, il semble heureux, mais plutôt sur un mode serein, intérieur. Son visage calme paraît dissocié de ses doigts. On dirait qu’il ne pense pas à ce qu’il joue. (D’ailleurs, je me suis toujours demandé… Les pianistes lèvent souvent leur main pendant qu’ils jouent, celle qui ne touche pas au clavier l’espace d’un instant, ils la lèvent et la suspendent dans les airs, comme s’ils caressaient quelque chose, avec un peu de désinvolture et aussi de hauteur… Vous savez, cette sorte de geste un peu élégant, très « artiste »… Le font-ils pour le paraître, pour être chic ou simplement pour meubler le temps et ne pas arrêter entre deux notes qui se seraient, dans un moment d’égarement, un peu espacées?…) Sonny Wong est incontestablement un virtuose. Et moi, une néophyte. Je suis allée naïvement essayer d’entendre Glenn Gould, mais à travers un filtre. N’étant pas une mélomane accomplie, je suis inapte à évaluer avec précision le degré de fidélité du concert à l’artiste dont il est inspiré. On peut rendre hommage à une œuvre, à un matériau qui demande à être travaillé, habité. Il est toutefois délicat de rendre hommage à une certaine lecture, à une attention si fine et si marquée du sceau de l’intériorité. Il y a certainement une raison pour laquelle Gould préférait le studio à la salle de concert. Peut-être ne voulait-il pas qu’on regarde fixement ses mains.

Hommage à Glenn Gould par l’Orchestre métropolitain a été présenté le jeudi 18 octobre 2007 au théâtre Outremont de Montréal.

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