Godard ou la honte de l’image

Publié: 16 décembre 2008 dans Édito, Cinéma
Tags:, ,

Sur Ici et ailleurs de Jean-Luc Godard

Ici et ailleurs. Ici ET ailleurs. Jean-Luc Godard ne fait pas un film sur la Palestine, ni sur la France, il fait un film sur leur lien, ce « et » qui unit deux univers parallèles, deux univoques, ce « et » qui n’est autre que l’image comme monnaie d’échange. Même le mot, surimprimé sur l’écran, renversé et clignotant, est traité comme une image. Même le son, petite onde orange sur le côté, devient une image. Mais l’image est incomplète. Insuffisante. Elle est mise en scène, mensonge; on peut lui faire dire n’importe quoi. Quand je vois un film de Jean-Luc Godard, je vois quelqu’un qui travaille le montage pour mieux le nier. Je vois quelqu’un qui a honte de la forme qu’il emploie, qui divise plus qu’elle ne lie. Je vois quelqu’un qui a honte de l’image.

Je ne peux m’empêcher de songer de nouveau à la question de l’engagement. Ici et ailleurs aurait pu être un film engagé politiquement; c’est un film engagé artistiquement. Personnellement, je répugne beaucoup à Godard car je perçois très bien cette honte sans être capable de l’assumer à mon tour. Il faut dire que la littérature (si on s’en tient strictement au domaine de la création) est moins traître que le cinéma. Les images sont dangereuses car elles se présentent toujours comme extraits de réel. Les mots, eux, sont le produit de la subjectivité de quelqu’un et ainsi la valeur qu’on leur accorde est beaucoup moins catégorique. Les mots sont dangereux dans la mesure où on choisit d’y adhérer.

« Apprendre à voir, pas à lire ». En travaillant la discontinuité, la simultanéité, Godard nous demande d’arrêter de lire, d’enchaîner. Toute création est composition; chaque partie compte. Et moi, qui travaille sur l’image mentale, l’image littéraire face à l’image cinématographique, que me dit Godard ? Il me dit que même l’image donnée, l’image visuelle, comporte une syntaxe. Que dès qu’il y a image, il y a forcément récit. L’image parle. Elle communique par impressions, par affects, parfois par réactions. Moi, je voudrais que mon texte parle de la même manière, que les gens apprennent à voir et ressentir plutôt qu’à comprendre. C’est une utopie. Tout comme le cinéma de Godard est une utopie. Mais en cherchant l’impossible on arrive quand même à bousculer des petits bouts de réel, à trouver une forme, toujours incomplète, mais plus fidèle à nos aspirations. Une œuvre qui ne pose pas de questions n’est pas une œuvre. C’est de la déco.

Publicités
commentaires
  1. Martin Labrie dit :

    En entevue, un journaliste a déjà demandé à Godard « Vous devez bien admettre M. Godard que tout film a un début, un développement et une fin. » et à Godard de répondre « Oui, mais pas nécessairement dans cet ordre! » (désolé c’est p-ê pas la citation exacte mais le sens y est là)

    C’est dommage que le cinéma américain de masse (et les autres suiveux…) nous plonge sans arrêt dans la même formule qui nous mène absolument nulle part en prenant le specatateur pour un con.

    Merci à Godard et à tous ceux qui utlisent le 7e Art à sa juste valeur… Quoi de mieux de finir l’écoute d’un film en restant silencieux et en ayant un gros point d’interrogation dans le visage en s’interrogeant sur l’expérience cinématographique que l’on vient juste de vivre?!

    Merci Aimée pour l’analyse, je te conseille « 2 ou 3 choses que je sais d’elle » si tu veux t’aventurer dans quelque chose d’intense. Attention, plusieurs références littéraires y sont glissées et requises à la compréhension du film…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s