Family Guy et la négation du temps, épisode 1 : le refus des responsabilités

Publié: 8 janvier 2009 dans Family Guy, Humour, TV
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Ah! La vie de famille idéale! Un papa et une maman qui s’aiment et qui vivent dans la même maison, un garçon, une fille, un petit bébé très éveillé et un beau chien qui, reconnaissons-le, a quand même quelques traits en commun avec Snoopy. Mais si je vous disais que le père est un imbécile heureux, le fils un débile léger, le bébé un psychopathe qui veut tuer sa mère, le chien un alcoolique, et j’en passe?

Quiconque a déjà regardé des épisodes de la série Family Guy sait que cette émission carbure à l’absurdité la plus totale, absurdité provenant d’une parfaite disjonction des liens de cause à effet. Si on revient quelques instants sur notre cours « Littérature et imaginaire » au cégep, on se rappellera que le courant littéraire de l’absurde, où se sont commis Beckett, Camus et Ionesco, est né de la désillusion causée par la Grande Guerre. Ne trouvant plus de sens à l’existence humaine, ces auteurs ont produit un théâtre sans prétention narrative et, tout en ayant l’air de ne rien revendiquer d’autre que l’incohérence, ont créé des œuvres presque politiques, où l’engagement est manifeste.

Dans Family Guy, l’engagement se joue surtout à un autre niveau, c’est-à-dire dans la conception des personnages et dans la satire des personnalités connues qui défilent dans chaque épisode. La conception du temps, en revanche, revêt pour moi une tout autre dimension. Au lieu de prendre conscience de l’insignifiance de la vie, de l’impuissance de l’individu, celui-ci occupe au contraire toute la place, jusqu’à nier totalement l’existence des autres. Les actions sont ainsi posées sans la moindre réflexion et sans aucun souci pour leurs conséquences.

Car il n’y a pas la moindre conséquence! Chaque épisode commence de la même manière : tout est normal, il n’y a jamais la moindre évolution (on peut bien sûr en dire autant des Simpsons et de la plupart des téléséries animées, de même que la majorité des sitcoms — les sitcoms utilisent habituellement la technique que j’appelle du « sabotage » : dès que quelque chose de nouveau se produit, un concours de circonstance vient en annuler la portée et rétablir la situation initiale). Parfois, on offre une explication logique pour rétablir les faits; dans Stewie kills Lois, et la suite, Lois kills Stewie, saison 6, il fallait bien sûr justifier le retour des personnages principaux d’entre les morts. Or, habituellement, on laisse les choses aller, comme dans l’épisode Viewer mail #1, saison 3, où les personnages donnent chacun quelques os à Peter pour l’opérer (suite à une situation trop longue pour l’expliquer ici!) Toute la famille se retrouve donc éclopée et part dans le soleil couchant sans demander son reste. Deuxième partie de l’épisode : tout le monde est entier.

Pire encore, quand les personnages réfèrent au passé, ce qu’ils font sans arrêt, ce n’est jamais un passé que les téléspectateurs ont déjà vu, mais bien une sorte de passé potentiel, multiple et encore une fois complètement absurde, puisqu’il n’a eu aucun impact sur leur vie actuelle. (Autre parenthèse : j’ai trouvé une occurrence où un personnage se rappelle une scène d’un épisode antérieur. Lorsque Stewie veut boire son verre de jus, Brian est sur le point de lui dire que Peter a craché sa chique dedans, avant de se remémorer une scène où Stewie l’a battu pour une histoire d’argent. Il lui laisse donc boire le verre pour se venger. Voir Airport ’07, saison 5). Un des occurrences les plus courantes est une référence de Peter à un de ses anciens emplois :


Et voilà justement ce qui fait la spécificité de la conception du temps dans Family Guy : les digressions. Non seulement les personnages évoquent un passé sans queue ni tête, qui ne connecte pas du tout avec leur existence présente, mais ils font également appel à la vie des gens riches et célèbres ou des hommes politiques américains, Bush Jr. étant une de leur victime favorite :


Les digressions opèrent même dans le présent : Peter quitte la cuisine en plein milieu d’une phrase pour se battre avec un poulet géant, aller au restaurant avec lui, se battre encore — plus longue scène de bataille animée au monde, soit dit en passant — et revient poursuivre la conversation avec Lois, couvert de plaies. Celle-ci est restée assise à l’attendre pendant ce qui paraît être des heures.

Incroyablement violent!


Même quand cela concerne le présent, tout ce qui déroge de la trame narrative principale dans Family Guy semble se dérouler dans un espace-temps autre. C’est un peu comme si les Griffin vivaient de multiples existences parallèles, comme s’ils expérimentaient chaque alternative de tous les choix qu’ils ont pris dans leur vie. Bien entendu, je sais qu’il s’agit d’une série animée! Or jamais un tel procédé n’a, à ma connaissance, été appliqué d’une manière aussi systématique et aussi poussée dans un épisode narratif (parce que si on embarque sur la structure de Robot Chicken, par exemple, on n’est pas sorti du bois). Le traitement du temps dans Family Guy est celui du refus des responsabilités. C’est ce dont tout le monde rêve : personne ne vieillit, tout le monde fait tout ce qui lui passe par la tête, on n’a pas à assumer les conséquences de ses actes.


Donc, si Peter Griffin est l’archétype de l’Américain comme on aime bien se l’imaginer, obèse, crédule, sûr de son importance, la forme même de l’émission adopte le style de vie américain : détruire tout sur son passage sans prendre conscience de l’impact sur autrui, déformation de l’Histoire et « démonisation » de la différence. Comme le dirait si bien le chef de leur département de pub : Freakin’ sweet!

Ne manquez pas le prochain épisode, dans quelques jours probablement : « Family Guy et la négation du temps, épisode 2 : un pied de nez à la censure? »

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commentaires
  1. Maman dit :

    Je n’ai pas regardé la série souvent, mais ton texte et les extraits me la rendent très sympathique. Ce qui m’épate, c’est ta connaissance encyclopédique de la série!

  2. Excellente analyse d’une de mes émissions fétiches!

    J’avoue que c’est la première fois que je vois quelqu’un se servir de concepts appris en littérature pour analyser une série comme Family Guy! 😉

    En ce qui concerne la bagarre entre Peter et le Giant Chicken, il faut aussi préciser qu’il s’agit là de l’une des seules fois où on introduit un élément de continuité dans la série, puisque ce n’est pas la première fois que Peter et le GC (Giant Chicken!) tombent face à face. Je crois même que la première rencontre a eu lieue lors d’une réminescence de Peter, à propos d’un ancien boulot.

    Et dans le jeu vidéo de Family Guy, le concept a été parfaitement respecté, puisque le joueur doit parfois réussir des séquences absurdes afin d’obtenir un bonus. De plus, le côté absurde est très bien respecté. Quand Stewie parcours le corps de Peter de l’intérieur, il passe sans problème de l’estomac aux poumons et du cerveau au testicule gauche, au mépris de toute connaissance biologique… Et que dire de Peter, qui se transforme au gré des objets qui lui tombent sur la tête, à la fin de chaque niveau? Du grand art! 😉

    J’ai bien hâte de lire ton prochain billet sur le sujet!

  3. Maman dit :

    J’y repensais et je me disais que tu aurais pu pondre (pour rester dans le Chicken) un très bon mémoire sur ce sujet: Concepts de ittérature vs Family Guy!

  4. Aimée V. dit :

    Effectivement, comme le disait ce cher Blogue l’Éponge, ça peut paraître inusité, mais le fait est que, malgré les apparences, Family Guy est une émission férocement intelligente, très bien montée, écrite par des gens qui ont une très grande culture (et apparemment une fixation anale). Ce qui fait qu’on peut essayer de construire un discours intelligent. On ne peut pas en dire autant sur la plupart de la marde qui passe à la télé (et même si j’écoute les Frères Scott, je me vois mal écrire une thèse ou même une page intelligente là-dessus!) (Comment chasser son lectorat aussi vite qu’on l’a acquis…)

  5. Doctorak go! dit :

    Ça me rappelle un article que j’avais commencé sur la question de la temporalité dans les Shadoks. Il y a un espace-temps similaire, mais organisé à partir de la pensée logique plutôt qu’à partir de l’emboîtement des références culturelles.
    Tu ferais des bons textes de cultural studies parce que t’as pas le réflexe de ploguer « déconstruction des oppositions », ou « paradigme postmoderne », ou « inconscient lacanien » à tort et à travers.

  6. Aimée V. dit :

    Oui, mais c’est parce que je suis tout à fait pourrie en théorie 😉

  7. […] du principe de Family Guy. La répétition, c’est ce point de vue particulier sur le temps, les gags interminables qui se répètent presque à l’infini. Et l’euphonie, […]

  8. manor dit :

    vous êtes une merde

  9. […] blogue dans leurs favoris). Entre autres faits saillants, je leur ai parlé de mon obsession pour Family Guy et je leur ai fait des jokes de geeks, en plus de leur dire des choses d’une profondeur […]

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