Family Guy et la négation du temps, épisode 2 : un pied de nez à la censure?

Publié: 12 janvier 2009 dans Family Guy, Humour, TV
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Vous savez, quand on introduit un sujet et que, enfin, on entre dans le VIF du propos… Que de satisfaction!

Ce qui m’a toujours fascinée avec l’utilisation du temps dans Family Guy, c’est qu’elle est toujours à contre-pied des autres. Et je ne parle pas ici des digressions ni du manque de continuité qu’on peut aussi observer dans d’autres émissions, même si tout n’y est pas traité de la même manière. Je fais plutôt référence à la notion de timing qui est primordiale en humour. Il s’agit en général de faire monter la tension jusqu’à un paroxysme, tension que l’on relâche par un punch bien placé. Par les temps qui courent, on observe une augmentation substantielle du rythme du montage et même du débit des acteurs dans quantité d’émissions (les Gilmore Girls en étant jusqu’à présent l’apogée). En France, les capsules humoristiques de trois minutes font fureur; on n’a qu’à penser à Samantha oups! et Kaamelott (cette dernière série étant si populaire que le format a été allongé à une quarantaine de minutes – une heure avec les pauses publicitaires – et qu’une trilogie de films en sera bientôt tirée).

Au contraire, dans Family Guy, l’étirement des séquences constitue le gag, comme dans l’incroyable bataille avec le poulet ou encore lorsque Peter tombe sur le trottoir et gémit parce qu’il s’est fait mal :

Désolée pour la piètre qualité… Cet extrait est toujours désactivé!

Ça a beau ne durer qu’une trentaine de secondes, c’est extrêmement long dans un épisode télévisé de 21 minutes, surtout pour une scène qui n’a aucun impact sur le développement du récit. On peut bien sûr considérer ces séquences en longueur comme d’autres types de digressions, sauf qu’ici ce n’est pas le contenu mais bien la durée qui est drôle, voire absurde, pour en revenir à aux propos de notre dernier article. Mais pourquoi est-ce drôle?

Bien sûr, c’est hilarant parce que ça n’a aucun sens, et pour cette raison, cela cadre parfaitement avec la touche Family Guy. On peut évidemment y voir une manière pour les créateurs de la série d’agacer un peu leur auditoire, comme ils aiment le faire, en s’adressant souvent directement à lui et en brisant le « 4e mur » dressé entre le public et les artistes. Par exemple, lorsque Stewie sort du simulateur et qu’on apprend qu’il n’a jamais essayé de tuer Lois ni de contrôler le monde dans la réalité, Brian lui dit : « Theoratically, if someone watched the events of this simulation from start to finish only to find out that none of it really happened […] you don’t think that it would be like a giant middle finger to them? » (Lois kills Stewie, saison 6). Loin de prendre le public pour des idiots, les auteurs aiment quand même s’amuser à leurs dépens. Ainsi les séquences seraient juste assez longues pour être énervantes et retarder le déroulement de l’intrigue.

Une seconde possibilité est d’y observer une (autre) critique du mode de vie américain, où tout roule au quart de tour, c’est-à-dire le fameux cycle du métro-boulot-dodo-reconduire les petits au hockey-faire du temps supplémentaire-économiser pour ses REER. Cette inférence n’est probablement pas gratuite. Time is money, et Seth MacFarlane, le créateur de la série, est bien placé pour le savoir. Comme il le dit lui-même (je traduis…), si un show aussi radicalement de gauche que Family Guy peut être diffusé sur un réseau aussi à droite que Fox, c’est que ce réseau est géré par des businessmen. Tant et aussi longtemps que Family Guy rapportera de l’argent, la série continuera. (Pour en savoir plus, voir le spécial Just for laughs, dans les bonus du coffret DVD de la saison 6.) Les téléspectateurs qui regardent religieusement les épisodes à la télé se disent, en toute rationalité, que l’émission n’est pas soumise à la censure, car on y voit des images plus outrageantes les unes que les autres. Erreur.

Je prends pour preuve un autre épisode la saison 6, Movin’ out (Brian’s song). L’intrigue principale est que Brian, critiqué par Lois pour son manque d’engagement conjugal, consent à contrecoeur à déménager avec sa superbe mais ô combien cruche blonde Jillian. Toutefois, à court d’argent, il se voit obliger d’accepter Stewie comme colocataire. J’ai vu l’épisode en première le 30 septembre 2007. J’ai eu droit à l’intégralité, car je suis au Canada. Mais aux États-Unis, comme le témoigne les copies piratées disponibles sur Internet, plusieurs scènes ont été coupées[1].

La première est très violente, et cette violence est de surcroît dirigée contre une autre émission de Fox, The Simpsons. On y voit Marge Simpson, au bas de l’écran, devant un bandeau qui dit Watch the Simpsons, ou un truc similaire. Une pub tout ce qu’il y a de plus commun, donc. Soudain, un petit Quagmire débarque et viole carrément Marge Simpson (le tout pendant que Lois débite une tirade sur le couple que plus personne n’écoute). À la fin de la scène, on voit un plan fixe de la maison des Simpson. On entend à l’intérieur Marge et Quagmire qui remettent ça, Marge s’étant « abandonnée au plaisir ». Puis, la voix d’Homer se fait entendre, suivi d’un coup de fusil. Marge s’exclame : « You killed my Homie! » Second coup de fusil. Et ainsi de suite, jusqu’à ce que les trois enfants y aient passé aussi. Évidemment, pas besoin de vous expliquer les raisons de cette coupure.

La seconde scène était plus pernicieuse. Après que Brian eut maladroitement avoué qu’il était réticent au déménagement au départ, Jillian le quitte en plein milieu de la nuit. Stewie, qui bien sûr est à l’origine du quiproquo, reste au lit avec Brian. Il lui dit un vague « Tu vas voir, ça ira mieux demain », et Brian éteint la lumière. Ensuite, dans le noir, Stewie dit : « Hey, you know what you should do? You should have sex with somebody else just to get back at her […] Just have sex with somebody. Anybody. Don’t even think about it. The next person you see. The very next person you see. » Puis, la lumière se rallume et Stewie est littéralement nez à nez avec Brian. Les allusions à la sexualité entre un chien et un bébé sont donc, semble-t-il, mal vues.

Enfin, la dernière réplique de l’épisode, « Welcome home, asshole! » a été remplacée par un plus tendre « Welcome home, douchebag! ». Pourquoi je vous raconte tout ça? Eh bien, ma théorie est que, le temps étant de l’argent, et le temps de Family Guy étant réglementé, compté, amputé, il est de mon avis que les gags basés sur une durée absurdement longue ne sont pas innocents. En effet, quel meilleur pied de nez à la censure que d’affirmer ainsi : « Mon temps m’appartient, et j’en fais ce que je veux, en dépit des conventions télévisuelles. » Aux scènes coupées s’opposent donc les scènes allongées, où il ne se passe soit strictement rien, soit une action continue et sans évolution.

Évidemment, cette théorie n’évacue pas les autres effets de cette durée que j’ai expliquées plus haut, mais j’aime à croire que tout cela n’y est pas étranger. Et j’oserais ajouter qu’une nation où les humoristes ne peuvent plus s’exprimer librement n’est en aucun cas un endroit où règne la libre expression et ce, même si ce n’est plus le gouvernement mais bien les dirigeants des conglomérats médiatiques qui censurent ou qui exigent réparation après un sketch comique. Lisez entre les lignes…

 


 


[1] Les DVD présentent toutefois les épisodes dans leur intégralité.

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commentaires
  1. Je sais que les Simpsons aussi s’amusent souvent aux dépends de la Fox, habituellement grâce à Homer, qui passe son temps à chiâler contre la programmation merdique de la chaîne, avant de se rétracter, de peur de se voir « renvoyer » de l’émission!

    Il existe même un épisode (ne me demandez surtout pas lequel!), où Homer lance une bitcherie contre Fox et où l’on entend un coup de feu suivi d’un bruit sourd… On aurait donc « tué » Homer pour ses opinions envers la chaîne! Évidemment, lors de l’épisode suivant, notre gros tata préféré (ex-aequo avec Peter Griffin, évidemment!) est de retour pour de nouvelles aventures, et ne mentionne même pas l’événement!

  2. Maman dit :

    Je ne connais pas assez l’émission pour me prononcer, mais j’aime bien l’idée qu’on puisse transgresser certaines règles ‘capitalistes’ en connaissant du succès.

  3. Doctorak, go! dit :

    Il faudrait mentionner aussi que Family Guy est un exploit en matière d’économie du dessin. L’image est le plus souvent fixe, justifiée par une voix provenant d’une radio, d’une télé ou d’un personnage off screen. Le caractère exagérément répétitif de certaines séquences se trouve probablement justifié également par cette économie substantielle sur les coûts de production de la série. Ainsi, la liberté d’expression accordée par la production se trouve peut-être en partie justifiée par la formule économique de l’émission qui ne donne pourtant pas l’impression d’être faite avec peu de moyens. South Park fonctionne selon une formule un peu plus pernicieuse, laissant croire à une production artisanale en carton animés image par image, et donc écnonomique, quand c’est en fait la digitalisation de l’animation qui permet de dégager assez de liberté financière pour justifier une plus grande liberté d’expression.

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