L’instantané de Miranda July*

Publié: 22 mars 2009 dans Lecture
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*Si vous ne savez pas qui est Miranda July, garrochez-vous au club vidéo et louez son film Me you and everyone we know. Mais vraiment. Grave.

 

 

 

Miranda dans son film

Miranda dans son film

 

 

La notion d’ « instantané » désigne une pratique spontanée de la photographie, liée à l’utilisation par l’amateur d’appareils simplifiés, permettant des prises de vue d’événements touchant à la vie familiale […], conservés en tant que souvenirs, […] portant les marques mêmes de son imperfection .[1]

Quand Miranda July écrit, elle emprunte la voix de quelqu’un. Quelqu’un qui n’a pas de nom, pas d’âge, souvent pas de sexe. Quelqu’un qui n’a personne d’autre que lui-même. Rien d’autre que cette voix. Les narrateurs de Miranda July sont seuls. Ils le savent, mais ils ne le disent pas. Chut. C’est qu’ils ont trouvé la personne, celle qui les attire plus que tout, celle qui est comme une version d’eux-mêmes en mieux, celle qu’ils seraient s’ils avaient la chance d’être comme tout le monde. Mais ils ne veulent pas de cette chance. Ce qu’ils veulent, c’est entrer en contact avec elle, lui toucher, enfin lui appartenir. Car cette personne est plus grande qu’eux, plus grande que nature. Et entre-temps, une montée d’adrénaline, un cœur qui palpite, un corps qui tremble de se décider à bouger, enfin. Lové dans ce moment unique, le personnage vit son existence tout entière en une étincelle, avant de retourner à la tranquillité de l’ombre. Il dérive comme un radeau poussé vers l’autre, s’en rapprochant au plus près avant de s’en éloigner pour toujours. Oui, toujours, la tentative échoue. Mais ce n’est pas triste. Nulle désespérance dans la voix. Ce ton, toujours égal. Jamais étonné. Et pourtant, jamais, non, jamais indifférent. Il n’a pas besoin de comprendre, il n’a pas besoin d’accepter. Tout simplement, il constate. Et cette sérénité confère à l’écriture de ces courtes nouvelles une immobilité, une sensation de stillness qui les fait glisser hors du temps. On n’ose pas trop bouger, car « cette action est un crime, un meurtre délicieux du possible […] dont la suspension en moi est une jouissance par laquelle j’assure dans l’image la perpétuation de l’instant.[2] » Des bulles nous enveloppent et nous disent que oui, il est possible de prendre des cours de natation dans une cuisine. Il n’y a pas de sotte manière de se jeter à l’eau. Il n’y a pas de sotte manière d’approcher l’autre.

Je me hasarde à visiter le site Internet promotionnel du bouquin. Comme ça, par curiosité. Je ne m’attends à rien d’autre que la couverture du livre, un extrait, peut-être la biographie de l’auteure. Je clique. Un fond blanc. Du feutre noir. « OK, here I go, I’m going to make this whole website right now on this dry-erase board. » Je clique sur une petite flèche. Même fond. Même feutre.  » Actually, I don’t own a dry-erase board. This is just the top of my refrigerator. » Petite flèche. Le cadre s’élargit. Je vois le coin du réfrigérateur avec les lettres noires sur le dessus, et un bout du comptoir, un évier. Quelques flèches encore. Un flash réverbère sur la surface blanche.  » It’s because this is taking me a really long time and in that time day has become night. » Tout ce temps pour un simple déclic, que moi-même, je pulvériserai en un clic. Ces photographies, ces gros plans sur le dessus du frigo, ce sont des clichés immobiles, des stills, d’instants fugaces et révolus. Ils immortalisent ce qui, par essence, n’était que de passage. Déjà, une nouvelle phrase remplace la précédente. Le site Internet s’inscrit dans un entre-deux, le lieu où s’établit la fragile rencontre entre une artiste et le public. Un lieu où l’écran retrouve sa fonction d’espace de projection, où la lumière s’imprime, où le virtuel prend corps et revêt une première matérialité. Dans sa recherche de contact, Miranda July effectue un retour aux sources : elle revient à cette époque où on avait compris que pour toucher l’autre, il fallait en prendre le temps.

Et c’est ce désir de contact, cette familiarité dans le rapport au personnage qui me permet de rapprocher l’écriture de Miranda July de la pratique de la photo instantanée. Par sa capacité, en quelques pages, de dresser un portrait de cet instant unique, cet intervalle qui n’est autre chose que la matérialisation du présent, qui définit quelqu’un le plus simplement et le plus justement possible. Cette attention au défaut qui, plus que n’importe quelle description, cerne une personnalité, une humanité, une âme. Car, ici, personne, oh non, personne n’est parfait. Nul place pour la retouche dans l’exercice de l’instantané. Il n’y a de place que pour l’amour. L’amour qui n’est pas aveugle mais clairvoyant, qui prend conscience ce qu’il voit et qui demande, juste une fois, de l’immortaliser. C’est une manière de dire : no one belongs here more than you[3]. Nul n’a plus sa place ici que toi.

http://noonebelongsheremorethanyou.com/


 


 


[1] Gilles MORA. Petit lexique de la photographie, New York, Éditions Abbeville, 1998, 223 pages, p. 114.

 

[2] Jean Louis SCHEFER. Du monde et du mouvement des images, Paris, Éditions de l’Étoile- Cahiers du cinéma, coll. « Essais », 1997, 91 pages, p. 39.

[3] Miranda JULY, No one belongs here more than you, New York, Scribner, 2007, 205 pages. Je l’ai acheté à la librairie Drawn &Quarterly sur Bernard, autre arrêt sur mon circuit « Librairies de répertoire. » Malheureusement, à ce que je sache, ce recueil de nouvelles n’est disponible qu’en anglais pour l’instant.

Un extrait de Me, you, and everyone we know

Un extrait de Me, you, and everyone we know

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commentaires
  1. Maman dit :

    En tout cas, elle, elle ne te fait pas chier.

  2. loonustoonus dit :

    La fille ressemble tellement à Maggie!

  3. Aimée V. dit :

    Écoute, je suis sûre que tu l’adorerais, son film, son livre… Tout!

  4. christian dit :

    l’oiseau dans l’arbre

  5. Aimée V. dit :

    Oui, c’est la rencontre de la performance et de la « vraie vie ». 🙂

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