Pour en finir avec l’intention de l’auteur, selon David Leblanc

Publié: 7 juillet 2010 dans Lecture
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Je pourrais facilement vous écrire une dizaine de pages remplies de trucs intelligents à propos de Mon nom est Personne de David Leblanc, fraîchement publié au Quartanier. Cela est d’autant plus tentant et facile à réaliser quand on a affaire à un livre qui ne vous mâche pas les réponses, qui, en fait, ne pose pas vraiment de questions, mais observe et relate les événements en conservant leur absurdité intrinsèque (vous voyez, déjà je sors un moyen-grand mot). Mais est-ce qu’agir de la sorte serait vraiment faire honneur à l’oeuvre de D. Leblanc, ou bien serait-ce me faire honneur à moi-même en vantant mes qualités de lectrice?

Mon nom est Personne est « génériquement identifié » comme étant un livre de fictions. Oui, fictions au pluriel, comme chez Borges. Il s’agit d’une collection de textes courts, parfois un paragraphe, un titre (!), une page, pouvant s’étendre à une dizaine de pages et même un peu plus dans de rares cas. Mais ici, on ne parle pas de fiction dans le sens de schéma narratif/actanciel, justement tourné en ridicule dans (au moins) un des textes. On parle de fiction car la réalité n’est qu’un assemblage de fictions avérées parmi les possibles fictions qui pourraient avoir lieu (si j’ai bien compris le principe du sixième paquet exposé dans le livre), fictions qui se font signe et renvoient perpétuellement les unes aux autres (noms de personnages repris plus loin, événements fictifs évoqués dans d’autres contextes, etc.). Et ces textes de fiction, bien que courts, se développent dans des phrases longues aux multiples détours qui s’emboîtent et qui poussent à la relecture. Car lorsqu’on patauge dans les possibles de la fiction, on fait fi de la logique cartésienne au profit d’un oeil qui voit et englobe tout, dans une position « trop lumineusement abstraite pour qu’on en saisisse la part d’ombre (et, du coup, se plairait-on à croire, la profondeur) » (p. 113).

On le voit dans cette citation, la narration n’est pas dépourvue d’ironie, d’autoréflexivité (je dirais pratiquement que c’est le principe moteur de son écriture), mais cette ironie a, je crois, évolué depuis le premier livre de Leblanc, La descente du singe, où elle m’était apparue plus « gratuite » et empreinte de dérision, ce qui n’avait pas manqué de me charmer. Mais dès les premières pages de Mon nom est Personne, on voit qu’on a affaire à quelque chose d’autrement plus substantiel et complexe, « comme autant de cases vides à remplir d’un blanc sans réponse, d’une blanche blancheur inexpliquée » (p. 37). On y retrouve plusieurs genres, du conte à la fable à la parabole en passant par l’histoire d’amour et le commentaire littéraire inventé de toutes pièces. La dimension essayistique apparaît toutefois comme la plus importante, et c’est justement dans l’essai que se manifeste le plus clairement la confrontation entre subjectivité et objectivité, entre fiction et réalité. Malgré la précision et la solidité des références présentées par l’auteur, que ce soit à propos de l’homme le plus grand qui ait jamais vécu ou l’exposition de principes de physique quantique, l’essai est le lieu d’une parole subjective, d’un « Je » qui exprime sa vision du monde. Dans ce cas-ci, il s’acharne sur l’absurdité de nos paramètres sociaux, sur notre méconception du temps, sur la vacuité de nos relations. Si l’humour se décèle toujours en filigrane, on sent bel et bien le point de vue et le point de vue critique parfois acéré, parfois désintéressé, parfois dissimulé. Et c’est au sein de ce « Je » qui prend la parole que se trouve le siège de la fiction, ce « Je » qui est nécessairement un autre, ou plusieurs autres, et qui n’est finalement personne.

Au contraire de Mallarmé, qui souhaitait « un livre qui soit un livre, architectural et prémédité », David Leblanc semble avoir livré « un recueil des inspirations de hasard » (cité en p. 58, en note). Mais je crois plutôt qu’avec Mon nom est Personne, il a prouvé que ces deux positions étaient également intenables lorsqu’il était temps de faire une oeuvre.

J’espère que mon appréciation du livre vous a paru cohérente et intelligente. Maintenant, fermez cette page, allez lire le livre, reprenez ce texte et démontrez-moi le contraire, point par point…

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commentaires
  1. Xix dit :

    « Je pourrais facilement vous écrire une dizaine de pages remplies de trucs intelligents »
    Eh bien qu’attendez-vous ?

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