House of Leaves

Publié: 4 février 2012 dans Lecture
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In order to escape [the labyrinth] then, we have to remember we cannot ponder all paths but must decode only those necessary to get out. […] all solutions then are necessarily personal.

***

Imaginez une maison plus grande à l’intérieur qu’à l’extérieur. Avec des corridors qui s’étirent, des pièces qui apparaissent. Noirs comme la nuit. Comme de l’encre. Hantée par un grondement. Une maison dans laquelle on se perd.

Le photographe Will Navidson s’établit en Virginie avec sa famille. Il filme et photographie sa vie quotidienne. Jusqu’à ce que des pièces apparaissent dans sa maison. Que sa structure se modifie. Au point d’égarer ceux qui cherchent à l’habiter, à la découvrir, à la cartographier. Elle s’adapte à qui la pénètre, à sa subjectivité. Navidson se lance dans l’exploration obsessive de sa propre demeure, caméra à l’épaule. Il en résulte un film, The Navidson Record. Un documentaire qui fascine un certain Zampano, qui se met à l’analyser compulsivement, à dresser une véritable thèse sur l’oeuvre, sur les protagonistes, sur les thèmes soulevés (le labyrinthe, le mythe du Minotaure, la claustrophobie, les liens familiaux), et ce, malgré le fait qu’il soit aveugle. À la mort de Zampano, ses notes éparses et ses montagnes de feuilles gribouillées tombent dans les mains de Johnny Truant. Et le fun commence.

Truant transcrit, annote, développe le travail de Zampano. Et ne peut s’empêcher d’y ajouter des passages entiers de sa propre vie de tatoueur amoureux d’une stripper. Sa propre vie qui dérape quand il commence à être paranoïaque, à avoir peur du noir et à entendre un grondement derrière lui.

Le manuscrit de Zampano bonifié par Truant se retrouve entre les mains d’éditeurs qui à leur tour ajoutent quelques notes pour clarifier certaines informations. Ils sont les derniers acteurs à influer sur le texte avant qu’il se retrouve entre les mains des lecteurs.

***

Loin de moi l’idée de résumer l’intrigue de House of Leaves. Juste ça ferait un billet de 20 pages. Je laisse quelques repères pour pouvoir donner mes impressions, pêle-mêle. Parce que hein, si je voulais faire de quoi d’intelligent et de structuré, j’écrirais un vrai article et je me ferais payer pour. De toute façon, il est inutile d’espérer laisser un commentaire totalement neuf sur ce livre, car il épuise lui-même les interprétations, et que des légions de fans avides l’ont discuté en long et en large dans des forums en ligne.

On fait toujours grand cas de la mise en pages dans House of Leaves, et pour cause. Le texte est organisé pour reproduire tant le parcours de Navidson dans sa demeure (si l’espace s’agrandit autour de lui, il y a de moins en moins de mots sur une page, jusqu’à un seul mot par page; si l’espace se réduit, les marges s’agrandissent, le texte est de plus en plus concentré) que les interventions de Truant (ses notes de bas de page prennent le pas sur la narration) et l’analyse de Zampano (le passage sur le labyrinthe est structuré pour perdre le lecteur, entre des notes de bas de page qui renvoient les unes aux autres circulairement, avec des appels de note tant en chiffres qu’en symboles; il y a des zones de texte imprimées en transparence; il faut revenir en arrière, tourner le livre dans tous les sens, essayer de trouver un fil conducteur et retrouver son chemin dans « l’intrigue » à travers tous ces embranchements). [Faites un Google Search Images; ça vaut le coup.]

Le texte, le livre est organisé en fonction de la page, et donc de l’espace. C’est un livre qui possède une architecture en soi, au sens premier du terme. La page est une unité à prendre en considération, et le texte n’est plus vu comme un flow qui déborde au petit bonheur. Et, comme la forme accompagne l’expérience de lecture, il va de soi de dire que le livre reproduit en fait la maison.

Mais, dès la fin de « l’intro », j’étais convaincue du contraire. Parce que j’ai lu: « the thing you most dread […] the creature you truly are, the creature we all are, buried in the nameless black of a name. » La house of leaves est elle-même un livre: un objet plus vaste à l’intérieur qu’à l’intérieur, qui se déploie, unfolds itself, et qui est soumis à l’interprétation de celui qui l’expérimente.

À travers la triple médiation du film, de Zampano et de Truant, la maison se retrouve mise en images et en récit, conceptualisée, transformée par les points de vue nécessairement subjectifs. En fait, Truant ni personne n’arrive à la localiser en Virginie, où elle devrait se trouver; la maison est donc une pure fiction, une pure construction, une « maison de papier » (leaves = a single thickness of paper, esp. in a book, with each side forming a page). Peu à peu, l’existence de la maison, du documentaire, et même de Will Navidson et de sa famille sont mises en doute. Des témoins se rétractent. On ne trouve trace du film nulle part, même si Zampano écrit qu’il a mérité un prix à Cannes. Johnny lui-même se reconnaît comme une fiction; son existence dépend de son acte d’écrire: « this terrible sense of relatedness to Zampano’s work implies something that just can’t be, namely that this thing has created me. »

Et ce n’est pas une coïncidence si Truant est tatoueur. Le « nameless black of a name » est à rapprocher de la « permanence of ink« ; écrire transforme tant l’identité que le corps, les expériences sont indélébiles et nous façonnent. Écrire est aussi le moyen de conjurer: « make it only a book« ; circonscrire l’obscurité, le grondement, la peur dans un espace, celui de la page, c’est en faire de la fiction aussi, c’est essayer de les rendre inoffensifs. Malheureusement, Johnny échoue. Le grondement s’échappe, le poursuit, pourchasse tous ceux qui prennent connaissance du livre. Et c’est peut-être pour cela que chaque occurrence du mot maison est écrit à l’encre bleue plutôt que noire (et ce, même lorsque le mot est en d’autres langues) et que les passages sur le Minotaure sont en rouge.

***

If we desire to live, we can only do so in the margins of that place. [… forever lost in those inky folds.

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Pour une véritable analyse en profondeur, soufflante de pertinence, d’House of Leaves, voir le chapitre V deLe texte et la technique: la lecture à l’heure des médias numériques, de Samuel Archibald, paru au Quartanier en 2009.

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commentaires
  1. S. dit :

    Cela fait depuis sa sortie que j’hésite à lire ce livre, toujours effrayé par l’intensité de la concentration qu’il va forcément exiger du lecteur…

    Mais votre billet me donne vraiment envie de tenter l’aventure… Même si ce n’est pas pour tout de suite, étant en ce moment plongé dans une autre entreprise d’envergure…

    Mais merci 😀

    ————
    Blog classique: http://doutezdetout.wordpress.com/
    Blog érotique: http://synecdoqueserotiques.wordpress.com/

  2. Aimée V. dit :

    C’est effectivement un effort, mais, selon moi, ça valait la peine! 🙂
    Merci de m’avoir lue.

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