The Tree of Life

Publié: 21 novembre 2012 dans Cinéma
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Ça faisait peut-être 25-30 minutes qu’on regardait The Tree of Life quand Benoit a dit: «Je ne suis plus sûr de suivre.» Et moi de répondre: «Il n’y a rien à suivre.» Ce qui ne veut pas dire que ce soit une mauvaise chose. Oh non. On a continué à ne pas suivre, et on a tout de même été emportés.

Pas qu’il s’agisse d’un film sans intrigue; celle-ci est même assez simple. Un homme se remémore son enfance dans les années 1950, avec un père aimant mais très autoritaire et une mère qu’il adore, puis le bouleversement occasionné par le décès subit d’un de ses deux frères, qui était alors âgé de 19 ans. C’est plutôt que le récit n’est pas mis à l’avant-plan. En fait, le film fonctionne un peu comme un poème le ferait (et je ne dis pas ça parce que l’histoire est « touchante » ou que les images sont « belles »): on y cherche à développer de nouveaux rapports entre les images, de même qu’avec la bande-son. La temporalité est brisée, mais il y a plus. À l’intérieur d’une scène se chevauchent des flash-backs d’autres scènes, des motifs qu’on reprend (par exemple, un de garçons qui sort son bras par la fenêtre de la voiture, suivant le mouvement avec sa main comme une vague) ou des images de la nature qui agissent comme métaphores. De la même manière, la narration en voix off est disséminée; on entend des phrases isolées, hors de tout contexte narratif, et des monologues des différents personnages. Il y a parfois coupure du son, parfois bruit de fond lancinant. Oui, c’est un ensemble qui peut sembler décousu d’un strict point de vue logique et narratif; or c’est selon moi la meilleure interprétation que l’on peut donner du fonctionnement de l’esprit, qui, avouons-le, est tout sauf linéaire. Les souvenirs restent plus comme des impressions que comme des discours, et sont soumis aux digressions.

Mais je pense que ce n’est pas tant sa forme (car après tout, ce n’est pas le premier film à faire fi du récit classique) que sa recherche de transcendance qui peut rebuter certains spectateurs. Car les images de nature que j’ai mentionnées plus haut ne se contentent pas de montrer les arbres dans la cour. Il faut être prêt à se laisser aller et à en accepter beaucoup. Vagues de la mer, volcans, geysers, bancs de requins, déserts, et même galaxies, jusqu’aux cellules du corps, on confond l’infiniment grand avec l’infiniment petit, brouillant les cartes, traversant l’histoire de la Terre à travers les âges. En ce sens, le titre n’est pas innocent: tout ce qui est vivant est lié, des racines aux branches de l’arbre. Le vert des feuilles, le vert des murs de la maison, le vert qu’on trouve dans toutes les scènes extérieures du récit, un vert vibrant, est en quelque sorte la couleur de la vie. Chaque plan est filmé de manière à ce que même les artéfacts humain, vêtements, rideaux, vieilles maisons, gratte-ciel, deviennent organiques, leurs matériaux vivant, respirant, se liant à l’ensemble.

Si l’exergue biblique qui ouvre le film, la teneur de plusieurs monologues («God, I give him up to you», dira en substance la mère à propos de son fils décédé) et la musique sacrée font écho à l’éducation religieuse que ne manquera pas de recevoir un garçon américain dans les années 1950, la transcendance et la spiritualité s’imposent d’abord par le biais du foisonnement d’images et des rapports établis entre elles. C’est qu’elles mettent tout sur un pied d’égalité; qu’est-ce qui différencie les cellules de notre corps des planètes, qui sont peut-être des atomes à une autre échelle? Qu’est-ce qui caractérise un père en apparence tout-puissant mais en vérité désillusionné, ayant abandonné ses rêves de devenir musicien et se voyant obligé de déraciner sa famille pour des impératifs professionnels, et donc hors de son contrôle? Est-il si différent des fils qu’il tient sous sa coupe durant leur enfance? Ou du fils adulte, à son tour désemparé devant la fuite du temps, la contraction de l’espace dans l’étalement urbain? À force de tout voir à la fois, le passé, le présent, le cosmos, les insectes, c’est un peu le point de vue en surplomb de Dieu (qu’il soit le Dieu chrétien ou non importe peu, en fin de compte) que le spectateur adopte.

Puis, le film se termine sur une plage où ciel, terre et mer se rejoignent et se confondent, parents, enfants et frères se retrouvent, le fils adulte croisant même celui qu’il a été enfant, et ce, au milieu d’une multitude d’hommes et de femmes. S’agit-il d’un après-la-mort? D’une sorte de paradis? Peut-être. D’un rêve? Du symbole d’une paix d’esprit retrouvée? Qui sait. On a déjà compris qu’on n’est pas dans un régime d’affirmations, de réponses, mais un régime de perception.

Un film dont il est extrêmement difficile de traiter, car ce qu’on en retient ne semble pas s’exprimer de manière cohérente. Difficile à traiter aussi car il est impossible d’en parler sans le décrire, et que par ce fait même on en dévoile beaucoup.

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commentaires
  1. S. dit :

    Voilà bien longtemps que je n’étais pas repassé par ici et j’a i bien fait de m’accorder un détours par chez vous. J’ai eu beaucoup de plaisir à lire votre critique d’un film que j’ai adoré! Même si nous avons quelques petites (toutes petites) divergences, votre regard a permis de renouveler le mien 😀

  2. S. dit :

    PS: je ne trouve pas de lien pour vous écrire autrement que par commentaire, alors je me permets de vous dire ici que je suis impatient de lire votre critique de Things The Grandchildren Should Know 😉

  3. Aimée V. dit :

    Hahaha, merci pour les commentaires! 😉
    Dûment noté pour la critique de Things the Grandchildren Should Know… je peux déjà vous dire que ce livre m’a beaucoup touchée pour plusieurs raisons… et que je suis très influencée par le fait que j’adore Mark Oliver Everett depuis longtemps. 😉

  4. S. dit :

    Je viens d’acheter des billets de concerts pour la prochaine tournée de Eels 😀

  5. Aimée V. dit :

    MOI AUSSI!!!

  6. S. dit :

    😀 😀 😀

  7. S. dit :

    Avez-vous passé par le site de Eels pour acheter les billets? Vous avez donc pu télécharger l’excellentissime « That’s Not Really Funny (Live 2011) » ?

  8. Aimée V. dit :

    Oui, tout à fait!

  9. S. dit :

    Je me sens un peu comme à la maison chez vous 😀

  10. Aimée V. dit :

    La critique devrait venir bientôt! Je viens de mettre la touche finale à mon propre manuscrit, j’espère pouvoir souffler un peu maintenant. 🙂

  11. Aimée V. dit :

    Ma critique du livre de Mr. E. est entamée… Je vais finir par la mener à bien! Trop de choses à dire en même temps. 😉

  12. S. dit :

    Bonne nouvelle 😀

    A ce propos, lorsque j’ai lu ce livre, j’habitais à quelques kilomètres du lieu où E a grandit 😀 😀 😀

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