Archives de la catégorie ‘Musique’

Il y a des choses qui, parfois, semblent tomber juste au bon moment. Me passionnant pour le groupe rock Eels, et plus particulièrement pour son frontman, Mark Oliver Everett, qui en compose toutes les chansons, je découvre que celui-ci a écrit une «autobiographie». Pourquoi les guillemets? Pour essayer de faire moins pompeux. Car quoi de plus suffisant en effet que d’écrire ses mémoires en prétendant en faire bénéficier autrui? C’est tout juste si Mr. E ne s’excuse pas, dès les premières pages, de sembler s’accorder autant d’importance.

Mais c’est qu’il a eu une vie hors du commun, notamment sur le plan familial. Son père était un génie «postume», si je peux m’exprimer ainsi (c’est-à-dire que ses théories auraient été réellement prises en considération seulement après son décès. Hugh Everett a pratiquement inventé le concept de Multivers). E a retrouvé son corps sans vie un bon matin; quelques années plus tard sa soeur, souffrant d’une maladie mentale, s’est suicidée juste au moment où le premier album de Eels sortait. Puis, il a dû s’occuper de sa mère en fin de vie, laquelle est morte sous ses yeux. Mais n’allez pas croire que le livre est déprimant; au travers de ces histoires plus tragiques se faufilent des anecdotes douces-amères, toujours narrées avec autodérision par une plume dont la fluidité ne se dément pas. Everett est pratiquement aussi à l’aise pour déployer un récit qu’il l’est pour composer des textes (juste un peu moins qu’il ne l’est pour composer des mélodies).

Bon OK, je l’admets: je l’adore, je suis une fan FINIE et ce compte rendu n’est pas du tout objectif. En plus, dès que je me suis retrouvée avec le livre entre les mains, c’était comme si un puzzle s’assemblait. Comme si on me montrait ce que moi, j’aurais voulu exprimer. La maladresse qui affleure dans nos premiers textes (dans son cas, premières chansons/pièces musicales). Le questionnement sur nos valeurs de créateurs, qui m’a poursuivie tout le long des changements que j’apportais quand j’écrivais mon roman jeunesse, le «vieillissant» et le «rajeunissant» à qui mieux mieux, me voyant obligée de couper des scènes entières, d’éliminer des mots et de modifier mon ton général pour cadrer avec le public cible. De son côté, E raconte bien quelques concessions qu’il a faites en cours de route, mais il n’a pas hésité à quitter son producteur avec un de ses albums sous le bras quand celui-ci a refusé le projet. Il a été qualifié d’artiste «difficile», et plusieurs pensent qu’il a compromis sa carrière par ses décisions. Il a délibérément choisi une voie moins commerciale et, au moment où il a rédigé son livre, il ne s’en portait pas plus mal (ce doit toujours être le cas, d’ailleurs).

Il relate en détail l’avènement des albums qu’il a lancés depuis le début de sa carrière. Difficile de rester de glace lorsqu’il s’attarde sur Electro-shock blues, qui se veut un hommage à sa soeur. J’ai été d’autant plus touchée que mon prochain recueil traitera en grande partie de la mort, du mort en fait, celui qu’on trouve et ne retrouve pas au salon funéraire; du rituel de la mort. J’ai pleuré quand il a décrit les derniers instants de sa mère. Ça ressemblait parfaitement à ceux de ma grand-mère, qui est morte devant mes yeux. Peut-être qu’on meurt tous de la même façon. Ma grand-mètre travaillait dans des salons funéraires. Je pense que son départ n’est pas du tout étranger à mon projet.

Et c’est donc pour toutes ces raisons fortement subjectives que les pages ont filé devant mes yeux, que je me suis mise à écouter du Eels encore plus souvent, que j’ai trépigné en apprenant qu’un nouvel album arrivait en février (malgré le fait que je venais de me faire une entorse sévère), que j’ai bondi encore plus quand j’ai su qu’ils venaient à Montréal le 26 février (j’ai déjà mon billet!!) et que je m’apprête à regarder Parallel Worlds, Parallel Lives, un documentaire sur Hugh Everett et ses théories (il faut admettre que ce dernier promet d’être aussi fascinant que son fils, bien que de manière complètement différente). Si vous aimez le band, lisez le livre; mais si vous ne connaissez pas, initiez-vous, car la lecture sera assurément moins jouissive si les chansons dont il est question ne vous sont pas familières.

Bon, je sais, je suis plate, je vous abandonne à part pour me vanter, c’est pas très cooool de ma part. Ces temps-ci, j’ai plein de petits projets à mener de front et, bizarrement, peu de choses qui me font lever le poil sur les bras. À part le visage de Michael Jackson. Vraiment, j’aimerais qu’ils nous montrent juste des vieilles photos, quand il avait encore un nez, des pigments et bon, une face. On aurait pu donner des leçons d’anatomie avec ce corps-là, même quand il était encore « vivant ».

La première chose que j’ai constaté en apprenant la mort de Michael Jackson (en faisant mon épicerie, vraiment, c’est le fun qu’ils nous mettent des télés partout), c’est que mon chum s’est transformé en véritable couch potatoe. Il a branché notre antenne sur notre télé HD (oui, on a une télé HD écran plat, mais on n’a pas le câble ni antenne satellite, on écoute juste des DVD et l’ordinateur branché dessus), il a bravé la neige cathodique et les grichements horribles pour entendre Michel Girouard, qui manifestement s’habille au même endroit que Don Cherry (Village des valeurs?) remâcher l’info et la ressortir tout croche (« Michael Jackson était un artiste mais aussi un personnage ». Big deal. Reformulez la phrase en mettant n’importe quel nom que vous trouverez sur le site Perez Hilton), entendre Céline Dion pleurer et dire que Michael était « plus grand que la vie elle-même » (méchant paradoxe). Aussi une auditrice triée sur le volet qui nous gratifie d’un « il a pas eu une vie facile, mais de là à mourir… » Il s’est pas suicidé!!! Il a pas choisi de mourir (en tout cas, pas à ce qu’on sache). Toute cette débâcle nous montre bien à quel point le journalisme et l’information, c’est n’importe quoi répété en boucle. La seule personne avec un peu d’esprit critique était Mike Gauthier.

Ne vous méprenez pas, bien entendu, la mort de Jackson c’est big, qu’on aime ou pas, il a révolutionné le monde du vidéoclip et profondément marqué la musique pop. Moi-même au secondaire, j’ai dansé le ballet jazz avec force claquements de doigts sur au moins une dizaine de chansons de Jackson, on a copié ses moves et ses chorégraphies (si ce n’était pas embarrassant pour d’autres personnes, je pourrais même vous mettre un vidéo, hé! hé! Pour les demandes spéciales, venez chez nous, ça va me faire plaisir de flasher ma TV.) Mais sérieusement, sa face me faisait peur. Brr.

Et pour l’histoire de pédophilie… personnellement, je ne sais pas quoi penser. Je veux croire qu’il était bizarroïde et qu’il ne faisait rien de « mal » (mais avec cette face-là, c’est sûr que les p’tits sont traumatisés à vie… OK, j’en reviens, là.) Mais peut-être aussi qu’il était tellement dans son monde qu’il a posé des actes et qu’il ne se rendait pas compte du mal qu’il causait. Ou était-il evil? Ce n’est pas à moi d’en juger. Mais bon, on peut bien écouter du James Brown sans cautionner la violence contre les femmes, et écouter du Noir Désir sans avoir des envies de meurtre.

Mais bon, maintenant il n’est plus, mais comme Marilyn, Elvis et tout artiste vivant ainsi sur la couverture des magazines, on ne saura jamais la vérité… Tout est distortionné, une première fois par eux, puis par les journalistes, etc. Malgré ce qu’on veut nous faire croire, il n’y a plus de réel. La fiction s’autogénère et ne réfère plus à rien. Donc tout est réel. Mais rien ne l’est. OK, j’ai mal à la tête.

Si vous lisez l’anglais et que ça vous intéresse, voici un article d’un journaliste canadien ontarien (mon Dieu!) qui mêle habilement subjectivité et information pertinente: http://weathereye.wordpress.com/2009/06/25/michael-jackson-legend/

J’aime beaucoup ce blog. Il est toujours drôle et les sujets sont variés (voir la rubrique Today’s moron).

Critique de l’hommage à Glenn Gould donné par l’Orchestre métropolitain

Publié dans Main Blanche, printemps 2008

L’hommage à un artiste, de surcroît à un musicien, suppose habituellement une sélection de ses œuvres les plus marquantes, dont on offre une réinterprétation inédite dans le but de souligner l’importance d’une contribution qui apparaît impérissable. Dans un cas comme celui de Glenn Gould, l’entreprise est risquée. C’est que celui-ci n’a pas véritablement marqué la musique par son travail de compositeur, mais plutôt en tant qu’interprète. Son enregistrement du Clavier bien tempéré, de Bach, figure même sur le Voyager Golden Record, un disque lancé dans l’espace comme témoignage de la culture terrestre. Ce n’est donc pas à une nouvelle lecture de son travail de création que l’Orchestre métropolitain nous convie, mais bien à une imitation, à une reproduction de ses arrangements et de son jeu. L’entreprise apparaît des plus précaires, en particulier si on songe que Gould lui-même a renoncé à la vie de concertiste, au plus grand étonnement d’une machine médiatique qui l’avait porté aux nues. Pour lui, la musique, ce n’était pas la scène, ce n’était pas la représentation.

Heureusement, on ne fréquente plus les concerts en queue-de-pie, et le mot d’ordre de l’Orchestre métropolitain semble être le refus de tout cérémonial guindé. Loin de se contenter de serrer la main du premier violon, le chef d’orchestre Yannick Nézet-Séguin offre une petite tape sur l’épaule par ci, une étreinte par là. L’ambiance est des plus conviviales, les musiciens sont détendus, discutent sur leurs chaises pendant l’entracte et sont loin du cliché des virtuoses maltraités par leur directeur amer et sadique. Nézet-Séguin est d’ailleurs en passe de devenir une véritable vedette. En raison de son jeune âge, il a su gagner la faveur du grand public, qui voit en lui un jeune homme sympathique et passionné. Ce qu’il est; du moins, voilà ce qu’il projette sur scène. C’est avec un enthousiasme débordant qu’il dirige l’orchestre. Son visage est mobile, expressif, et son énergie, communicative. Si bien qu’on a parfois l’impression d’être face à un petit garçon qui s’amuse. Son travail est toutefois empreint d’une grande rigueur. L’effort est louable en ce sens qu’il tente d’outrepasser une réserve que Gould a toujours eue envers la scène : cette distance infranchissable qui sépare la musique et le public.

C’est également avec le sourire que Nézet-Séguin intervient pour présenter les pièces exécutées lors du concert. De Bach, un des compositeurs fétiches de Gould, il a retenu le Concerto pour clavecin et cordes en ré mineur (version pour piano) au lieu des Variations Goldberg, que Gould a enregistré quatre fois et qui demeure l’une de ces pièces les plus populaires. Ce choix s’explique par la volonté de mettre le travail d’ensemble de l’orchestre de l’avant et de ne pas réduire l’œuvre de Gould à ses seules interprétations pianistiques. Wagner, Mendelssohn et Beethoven sont également à l’honneur. Il est d’ailleurs tout à fait charmant et de bon ton de voir Nézet-Séguin s’étendre sur le côté rebelle de Beethoven et sur l’atypisme de son Concerto pour piano n° 2, où cette forme, à peu près aussi figée que celle du sonnet, est réinventée. On sait à quel point on aime les têtes fortes une fois qu’elles nous ont quittés, et Nézet-Séguin semblait nous dire : « Vous voyez, le classique, ce n’est pas si stuck up que ça. » Selon ses dires, Gould se sentait peu d’affinités avec Beethoven, mais revenait toujours à ce concerto qu’il aurait particulièrement affectionné.

S’il est impossible de ne pas avoir au moins un bras du chef d’orchestre dans son champ de vision, Sonny Wong, le jeune pianiste à qui incombe la lourde tâche de faire revivre Gould, est presque transparent. Interprète de renommée internationale, couvert de prix, de médailles et de bourses, il se fait discret et laisse parler le piano. Du balcon, il est fascinant d’observer ses mains. Tout comme Nézet-Séguin, il semble heureux, mais plutôt sur un mode serein, intérieur. Son visage calme paraît dissocié de ses doigts. On dirait qu’il ne pense pas à ce qu’il joue. (D’ailleurs, je me suis toujours demandé… Les pianistes lèvent souvent leur main pendant qu’ils jouent, celle qui ne touche pas au clavier l’espace d’un instant, ils la lèvent et la suspendent dans les airs, comme s’ils caressaient quelque chose, avec un peu de désinvolture et aussi de hauteur… Vous savez, cette sorte de geste un peu élégant, très « artiste »… Le font-ils pour le paraître, pour être chic ou simplement pour meubler le temps et ne pas arrêter entre deux notes qui se seraient, dans un moment d’égarement, un peu espacées?…) Sonny Wong est incontestablement un virtuose. Et moi, une néophyte. Je suis allée naïvement essayer d’entendre Glenn Gould, mais à travers un filtre. N’étant pas une mélomane accomplie, je suis inapte à évaluer avec précision le degré de fidélité du concert à l’artiste dont il est inspiré. On peut rendre hommage à une œuvre, à un matériau qui demande à être travaillé, habité. Il est toutefois délicat de rendre hommage à une certaine lecture, à une attention si fine et si marquée du sceau de l’intériorité. Il y a certainement une raison pour laquelle Gould préférait le studio à la salle de concert. Peut-être ne voulait-il pas qu’on regarde fixement ses mains.

Hommage à Glenn Gould par l’Orchestre métropolitain a été présenté le jeudi 18 octobre 2007 au théâtre Outremont de Montréal.