Articles Tagués ‘Poésie québécoise’

Nous sommes les saigneurs et arracheurs de dents de demain. Nos relations Web apparaîtront âpres et rugueuses. Certaines se costumeront en lycra, princesses d’un antan permanent press où chaque objet était relié à la terre par un fil. On/off pré-wifi universel, penses-tu que les gens étaient plus heureux à l’époque analogique? Bien sûr c’était l’amour libre, la famille nucléaire, l’émancipation de la femme, ça valait bien de respirer du gaz carbonique en mangeant du congelé dans une assiette en styrofoam.

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Que mes voisins puissent voir entre mes jambes par la craque du store je m’en fous. Ce serait n’importe qui qu’ils regarderaient pareil. On croit que la beauté mène le monde, mais en fait c’est la curiosité. Comme si on pouvait aboutir ailleurs et rester au sec sous la pluie. Si on pouvait voir entre les jambes de tout le monde, nous vivrions contents comme des chiens alanguis à l’ombre des stations de métro désaffectées. On pourrait faire le tour de la planète à pied et survoler les océans en avion gratuitement. Les chaussettes seraient enfin abolies et l’asphalte serait doux et moelleux. Les femmes porteraient des thobes et danseraient le khaliji en cercle. Leurs mains raconteraient des histoires de sexe caché et de guerres incompréhensibles, leurs bijoux leur serviraient d’écuelle. Leurs cheveux seraient le plus beau des miroirs. 

Tiens ta langue si tu veux être accepté. Ici on n’aime pas les pipelettes, les femmelettes, les tapettes. On aime juste ceux qu’on connaît, et encore, faut qu’ils laissent leur linge sale à la maison. Le moins on en sait le mieux on se porte, mais ne vous avisez surtout pas de nous faire des cachotteries. Faudrait pas nous prendre pour des caves avec des poignées dans le dos.

Les rives du canal ne séparent personne mais nous unissent en nous donnant quelque part où nous refléter. Et puis les ponts, parce qu’il faut bien faire quelques coutures, quelques points de rapprochement; malgré l’apport en ciel on ne peut toujours pas voler, à peine marcher lorsque la glace est prise, louer un kayak et naviguer.

Le son des griffes sur le parquet, puisque les talons hauts je ne les mets jamais, la fourrure bon marché non brossée, bonne à jeter de la poudre aux yeux des dames argentées à l’hermine reniée. Bouvier numéro cinq, espèce consanguine, tares congénitales en prime. Jamais de ma vie je n’aurai été autant regardée. Noir blanc feu, son arthrite l’a déjà empaillé. À partir de là, on peut bien finir en étole.

La tradition (après combien d’années ça devient une tradition?) veut qu’on achète (au moins) un livre québécois le 12 août. Voici donc quelques suggestions de mon cru. La plupart des auteurs sont mes ami-es, oui, c’est vrai. Mais que voulez-vous: mes ami-es, c’est les meilleur-es.

Certains de ces livres ne sont plus nécessairement en librairie, commandez-les sur les libraires.ca
9782924519165

La chambre Neptune

Pour toi si tu crois qu’ici bas tout est lié, que tu t’intéresses aux mystères de l’univers et que tu penses que d’accompagner un enfant en fin de vie est en quelque sorte la plus belle chose du monde.

Pas pour toi si tu cherches une narration linéaire et traditionnelle.
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9782890318489
Pour toi s’il y a des choses que tu as toujours voulu dire à ton père, mais que tu n’en as jamais eu le courage.
Pas pour toi si tu penses que la poésie doit obligatoirement être en vers, et surtout si tu penses qu’elle doit rimer.
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9782923530406
Pour toi si tu voudrais essayer la poésie mais que tu as peur de ne pas comprendre; Geneviève Gravel-Renaud parle à tout le monde.
Pas pour toi si tu n’es pas capable de t’arrêter et t’intéresser aux petites choses de la vie.
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9782896626014
Pour toi si tu t’intéresses à la littérature jeunesse et aux relations amoureuses, en particulier aux attentes que l’on se fait à notre égard et à celui des autres.
Pas pour toi si tu penses qu’une relation sexuelle réussie se clôt obligatoirement par un orgasme.
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9782896981564
Pour toi si la lutte, le clinquant, l’usé et les magouilles te fascinent autant qu’un roman dont l’intrigue nous happe.
Pas pour toi si tu trouves que les films des frères Coen sont plates et que tu cherches «plus d’action».
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9782764431139
Pour toi si tu es fasciné-e par le ballet, le deuil et la solitude, et si tu aimes entendre la musique au creux d’un texte.
Pas pour toi si tu n’aimes pas les récits intérieurs qui se développent lentement.

«[U]ne écriture du happement et de l’esquive, […] qui cherche à contenir en appelant, là où éclore, c’est tout à la fois mourir, avorter, disparaître», dit la très belle quatrième de couverture de Rosebud d’Annie Lafleur, publié au Quartanier.

Insaisissable; voilà comment ce livre m’est apparu. Insaisissable comme une poignée de sable qu’on tient dans la main, qui nous réchauffe et qu’on laisse couler entre les doigts avec un certain délice. Sur la page, une, deux, trois lignes, parfois quelques-unes de plus. Leur lecture m’a procuré un grand plaisir, sensoriel plutôt que rationnel, car j’ai aussitôt abandonné l’idée d’y rechercher un quelconque ordre architectonique. Par là, je ne veux pas dire qu’il n’en existe pas un, mais plutôt que dans ma lecture je ne l’ai pas rencontré, et que sa présence ne m’a donc pas paru essentielle. Peut-être qu’un autre lecteur le décèlera et qu’il lui parlera, à lui.

S’il avait pu me rester quelque doute sur la forme du très court, de l’esquisse (c’est qu’on est tellement habitué à la surcharge, la peur d’être laissé sur notre faim n’est jamais bien loin), la deuxième partie, surtout en son début, est venue le balayer, grâce à des textes très forts où le «je» devenait plus perceptible, comme une empreinte disons, ce qui a achevé de m’accrocher.

Je refuse de dire qu’on laisse ici au lecteur le soin de «remplir le blanc béant de la page», cliché s’il en est un. Le sens est dans ces quelques mots, pas ailleurs, et ils devraient suffire, si on accepte bien sûr que le sens soit élusif et souvent recelé par un son, par la beauté des termes, de leur rapprochement. Un recueil au sens fort; un bouquet de petits bourgeons, roses en boutons, rassemblés plutôt qu’assemblés.